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Analyse d’Aydin CINGI des résultats du 12 juin

Etudes d’ingénieur et de sciences politiques.

A travaillé comme conseiller ingénieur et politologue, et opéré comme président de « la Fondation pour la social-démocratie (SODEV) entre 2005 et 2009.
Ses publications en Allemand, Anglais, Français et Turc portent sur l’analyse quantitative des systèmes de partis, les processus de  démocratisation, l’Europe du Sud, la social démocratie, l’émigration comme phénomène social ainsi que sur des domaines culturels, etc.

Actuellement rédacteur en chef de la revue mensuelle « Sosyal Demokrat » paraissant a Istanbul.

 

 

ELECTION GENERALE EN TURQUIE

Aydin CINGI

Introduction

Au pouvoir depuis 2002, le Parti de justice et de développement (AKP) a obtenu 326 sièges avec 49,9% des voix. Tous les sondages d’opinion prévoyaient, pour ce parti, une majorité comfortable lui permettant de former le gouvernement pour une troisième législature. Il s’agissait, pour l’AKP, d’obtenir le nombre nécessaire de sièges pour l’élaboration de la nouvelle constitution sans devoir consulter les autres partis siégeant au parlement. En dépit de cette victoire, l’AKP reste au-dessous des deux tiers (367 sièges) dont il aurait besoin pour modifier la constitution sans avoir à chercher de compromis. Le Parti républicain du peuple (PRP ou CHP), principal parti d’opposition, gagne 135 sièges avec 25.9% des votes, un pourcentage de loin supérieur à celui obtenu en 2007.

Campagne électorale

Les partis politiques ont fait usage des moyens tout à fait inégaux tout au long de cette campagne. Dans ce cadre, l’AKP a mené sa campagne en puisant parfois dans les fonds de l’Etat, car le premier ministre a très souvent pris soin de procéder à l’inauguration officielle d’une installation quelconque, précisément dans la province où son parti devait organiser une réunion électorale. Les fonctionnaires et les commis d’Etat ont été virtuellement forcés à collaborer avec le parti du pouvoir, qui, en outre, a abusé de son autorité auprès des médias. Certaines personnalités et d’éminents journalistes appartenant à l’opposition ont été publiquement offensés et même menacés par M. Erdogan en personne. La méthode de campagne adoptée par le premier ministre n’a pas manqué de susciter des soucis d’ordre éthique parmi les démocrates de Turquie.

Brefs commentaires

La victoire de l’AKP semble tellement évidente, que les observateurs ont tendance à en faire étalage sans autres commentaires. En vérité, chacun des partis ayant obtenu l’accès au parlement est, dans différentes mesures, gagnant et perdant. L’AKP s’est hissé au pouvoir pour un troisième mandat consécutif, mais a gagné moins de sièges qu’en 2007. Ce parti est d’autant plus déçu, qu’il a manqué non seulement la majorité visée de deux tiers mais encore celle de trois cinquièmes (330 sièges) qui lui aurait permis d’élaborer seul un projet de constitution et de le soumettre par la suite au référendum. Il sera, dès lors, obligé de négocier avec les autres partis siégeant au parlement, ce qui n’est d’ailleurs pas négatif pour la démocratie turque.

Le CHP est l’unique parti à sortir de cette élection avec un plus grand nombre de députés qu’en 2007. A part ce fait, les 25,9% recueillis signifient 5% de plus par rapport au scrutin d’il y a quatre ans. Cependant, largement au-dessous de la barrière psychologique de 30%, ce résultat paraît loin de correspondre à l’attente du principal parti d’opposition.

Le Parti du mouvement nationaliste (MHP), troisième parti à accéder au parlement, a recueilli 13% des suffrages. Il n’a manifestement pas été affecté outre mesure par les scandales de cassettes de sexe entraînant la démission de dix personnalités de premier plan juste avant l’élection. Que le MHP aît pu se montrer inébranlable dans des circonstances aussi défavorables, semble satisfaisant; toutefois, il a perdu un bon nombre de ses sièges par rapport à l’élection précédente.

Soutenus, pour la plupart, par le Parti de la paix et de la démocratie kurde (BDP), trente-six candidats indépendants ont fait leur entrée au parlement. Les Kurdes et quelques courants marginaux pourront ainsi être représentés au sein de l’appareil législatif. Cependant, le BDP est frustré du nombre de députés qui pourrait aisément être le double, si le barrage antidémocratique de 10% n’avait pas été institué.

Le scrutin de 2011 a donc rendu les quatre partis à la fois satisfaits et mécontents. Néanmoins, si l’AKP devrait incontestablement être proclamé comme “vainqueur”, le groupe de douze petits partis (droite, centre-droit, islamiste, gauche, gauchiste, etc.) devrait être déclaré comme le grand perdant. Tous ces petits partis n’ont, contrairement à l’élection de 2007, recueilli que des pourcentages négligeables, de 0,76% à 0,04% (sauf le principal parti islamiste qui est crédité de 1,24%)

La Turquie est ainsi dotée, d’après ce que l’on constate par suite du dernier scrutin, d’un système comportant deux grands partis, AKP (centre-droit, conservateur teinté d’islamisme) et CHP (centre-gauche, social-démocrate), et deux petits partis, MHP (nationaliste turc) et BDP (nationaliste kurde).

Raisons du succès électoral de l’AKP

 

Le résultat de l’élection constitue, sans aucun doute, une victoire retentissante pour le parti du pouvoir. Cette réussite apparemment extraordinaire a ses causes aussi bien dans la conjoncture que dans la structure.

 

Un certain nombre de raisons provenant de la conjoncture ont joué un rôle significatif aussi bien en faveur qu’en défaveur de l’AKP:

 

a) L’argument prédominant qui a engendré le succès de l’AKP est la bonne santé économique du pays: croissance élevée, inflation maîtrisée et stabilité du marché. L’économie turque s’était effondrée en 2001, par suite d’erreurs accumulées lors des législatures précédentes. Kemal Dervis, un social démocrate de renommée mondiale, avait alors mis sur pied un programme de redressement économique sous l’égide du gouvernement d’Ecevit (1999-2002). Ainsi, les réformes effectuées bien avant son avènement et la bonne conjoncture mondiale ont permis au gouvernemet de l’AKP d’assurer, entre 2002 et 2007, la stabilité économique et des taux de croissance élevés, et de se voir ainsi aisément reconduit en 2007.

 

Le PNB s’accroît, en ce moment, par environ 9% annuellement, un chiffre comparable à celui des pays en train de faire leur apparition au premier plan de la scène internationale. L’emploi connaît des déboires; d’autant plus que le chômage fait des ravages parmi les jeunes générations. Cependant, le sens de solidarité familiale turque entre en ligne de compte, surtout dans les zones rurales, en en atténuant quelque peu les conséquences néfastes. Il est certain que l’accroissement des disparités sociales et régionales a joué un rôle important en défaveur de l’AKP. Néanmois, selon une recherche effectuée peu de temps avant la date du scrutin, 48% des électeurs s’attendaient à ce que les conditions de vie s’améliorent dans un avenir prévisible, c’est-à-dire dans un contexte créé par le parti du pouvoir; ce qui signifiait un point de départ incontestablement favorable pour l’AKP.

 

Le gouvernement d’AKP a enregistré des progrès subtantiels relativement à l’infrastructure durant ses deux mandats précédents. Les réseaux de transport routier, ferroviaire et aérien ont été cosidérablement développés, et de nombreuses installations industrielles ont été construites à travers toute l’Anatolie. Des progrès dans la construction de logements sociaux et des réformes introduites dans le secteur de santé ont provoqué une amélioration sociale sensible et perceptible au niveau de l’électorat. D’ailleurs M. Erdogan n’a pas manqué, tout au long de sa campagne, de mentionner les accomplissements de son parti concernant l’infrastructure. A côté de ces réalisations, la corruption atteint d’énormes proportions. Les amendements constitutionnels introduits par le biais du référendum du 12 Septembre 2010 ayant consolidé la mainmise de l’exécutif sur le pouvoir judiciaire, des cas de corruption parfaitement évidents sont actuellement ignorés par la justice, étant donné que les auteurs sont des proches de l’AKP.

 

La parfaite organisation de l’appareil du parti et le charisme personel de M. Erdogan sont des facteurs qui ont grandement facilité le contact avec le peuple. Issu de l’Islam politique et converti au libéralisme, l’AKP est perçu par l’électeur conservateur comme le défenseur ou même le tenant de l’Islam, à cause de ses origines. En plus, M. Erdogan a le mérite d’adapter son comportement et son discours au goût de l’électeur moyen, de façon à ce que ce dernier puisse parfaitement s’identifier à lui. Ce sont là des arguments, qui ont pu constituer des avantages électoraux pour l’AKP. En revanche, le puritanisme à l’excès de la classe dirigeante, qui annonce des interdictions et prohibitions sur l’internet et l’alcool, a le don d’irriter les jeunes et les intellectuels. L’extrême violence policière exercée afin de réprimer toute sorte de démonstrations, des plus innocentes aux plus revendicatives, reçoit la bénédiction sinon l’approbation de M. Erdogan. Son pouvoir pratiquement sans limites et la politique rigide qu’il met en application afin de réduire au silence l’opposition, y compris la presse, l’armée et les organisations non governementales et civiles, et enfin son intention d’instaurer un système présidentiel en Turquie poussent beaucoup d’analystes à le comparer avec M. Putin. Le moins qu’on puisse remarquer, dans ce chapitre, c’est que la démocratisation n’a pas été à la mesure des indicateurs économiques, en grande partie à cause des tendances autoritaires, pour ne pas dire autocratiques, du premier ninistre.

 

La Turquie est une puissance émergente susceptible de jouer un rôle déterminant dans sa région. Consciente de la montée de son poids, la Turquie a adopté, ces dernières années, une diplomatie plutôt agressive. Cette importance soudain retrouvée et cette attitude intrépide du gouvernement sont particulièrement appréciées par les Turcs, qui s’étaient vus, depuis des décennies, en position d’infériorité face aux puissances occidentales. Toutefois le délaissement de la perspective européenne, bien que quelque peu tombée en désuétude, est toujours  considérée comme un facteur négatif.

 

b) La structure socio-culturelle du pays, ainsi que les résultats de toutes les élections législatives depuis 1950, date du début de la démocratie pluraliste, fournissent de très précieuses données à l’observateur censé commenter le dernier succès de l’AKP. Approximativement les deux tiers des Turcs sont “conservateurs” selon les recherches réalisées sur les “valeurs sociales”. Les résultats d’élections depuis 1950 ne font que confirmer cette assertion.

 

 

Election      Vote du parti               Total des votes        Vote (%)          Total des votes (%)

année    dominant centre-dr.(%)   centre-dr. (%) (1) parti islamiste   centre-droit et islamiste

 

1950                52,67                              55,78                  —                        55,78

1954                57,50                              62,34                  —                        62,34

1957                47,91                              58,83                  —                        58,83

Coup d’Etat 27.05.1960

1961                34 80                              62,49                  —                        62,49

1965                52,87                              62,85                  —                        62,85

1969                46,55                              51,95                  —                        51,95

Coup d’Etat 12.03.1971

1973                29,82                              42,29                 11,80 (2)              54,09

1977                36,89                              38,74                   8,57                    47,31

Coup d’Etat 12.09.1980 (L’élection de 1983 n’a pas été prise en compte, à cause de l’interdiction des partis politiques principaux)

1987                36,31 (3)                        56,27                   7,16                    63,43

1991                27,03                              51,04                 16,88                    67,92

1995                19,60                              38,83                 21,38                    60,21

(L’élection de 1999 n’a pas été prise en compte, à cause du raz de marée nationaliste dû à la capture d’Ocalan, ceci ayant faussé le comportement électoral, par conséquent les résultats )

2002                34,43 (4)                        56,33                   2,49                    58,82

2007                46,58                              55,04                   2,34                    57,38

2011                49,92                              50,98                   2,00                    52,98

 

 

(1)la droite nationaliste n’est pas comprise dans les votes du centre-droit

(2)apparition du premier parti islamiste

(3)scission au sein du centre-droit, dès lors représenté par deux formations d’égale importance pendant trois législatures, c’est-à-dire jusqu’en 1999

(4)émergence de l’AKP et l’absorption de l’Islam politique par ce parti

 

Quelques aspects intéressants doivent être mis sous la loupe à la lumière du tableau ci-haut. Il faut remarquer d’abord, que le centre-droit ou l’addition de ce dernier avec le courant islamiste a toujours eu un potentiel électoral de 50% à 65%. Le parti islamiste a obtenu 16,88% en 1991, 21,38% en 1996 et 15,41% en 1999 (ce dernier chiffre ne figurant pas sur le tableau). Cependant, les suffrages qu’il a recueillis sont subitement tombés aux 2% dans les élections des années 2000, tout de suite après l’apparition de l’AKP. Cet état de fait révèle que l’islamisme a été absorbé par l’AKP, qui, entre 2002 et 2011, s’est transformé en un parti attrape-tout d’orientation conservatrice.

 

Présenté comme une victoire retentissante, le succès électoral de l’AKP devrait, en fait, être qualifié de “relatif”. La victoire n’a été remportée qu’avec le troisième plus bas score depuis 1950 du total des voix du centre-droit et du courant islamiste (le plus bas depuis 1977). Le mérite de M. Erdogan est sans doute d’avoir pu rassembler au sein de son parti tous les votes de droite (sauf la droite nationaliste), de centre-droit et de la droite islamiste. Les suffrages libérés par l’extinction de tous les autres partis de centre-droit (par exemple le Parti démocrate, qui n’a recueilli que 0,65% des voix en 2011 contre 5,42% en 2007) sont venus s’ajouter à l’effectif du parti triomphant. L’AKP a donc fait le plein en 2011 et ne semble plus disposer d’autre espace électoral.

Quelques remarques concernant le CHP

 

Le CHP n’est pas issu d’un mouvement ouvrier. Alors qu’il était considéré comme le parti qui a fondé la République, le CHP a commencé, à partir des années 1960, à se transformer en un parti social démocrate. Il était indispensable, dans les années 1920, après la proclamation de la République Turque, de procéder d’urgence aux réformes d’envergure, afin de transformer le simple sujet du Sultan en un prototype de citoyen moderne et séculier. Le CHP avait d’ailleurs été, dans ce but, conçu par ses fondateurs comme instrument politique destiné à initier une modernisation rapide à travers la mise en application de ces réformes. Il était inévitable, que la transformation quelque peu abrupte qui en résulte, donne lieu aux tensions sociales. Il faut constater que la réaction périphérique provoquée par ces tensions consitue, depuis près de 80 ans, l’essentiel du capital politique du courant conservateur, qui représente l’opposition à la République laïque à travers le CHP.

 

De ce fait, la polarisation “centre-périphérie” est le clivage le plus important qui a modelé le paysage politique turc. Perçu comme “centre”, c’est-à-dire comme l’autorité imposant les préceptes et normes laïques, le CHP était condamné à perdre toutes les élections vis-à-vis du courant populiste conservateur de centre-droit. Représentant la périphérie, ce dernier courant a toujours véhiculé des valeurs islamiques. Les interventions militaires qui ont interrompu le processus démocratique, avaient pour but de réduire les excès des forces politiques périphériques et de restaurer l’ordre républicain laïque. Chacune de ces interventions a créé un martyr, à savoir le leader du courant réprimé, dont la ligne populiste a été défendue par un successeur qui a profité d’un point de départ favorable pour le prochain scrutin. M. Erdogan and son parti sont les derniers gagnants de ce jeu politique. Le cours des événements fait que ce partage de rôles ne correspond plus à la réalité. M. Erdogan n’a cependant pas manqué d’évoquer, pendant la campagne, le rôle peu populaire que l’histoire avait imparti au CHP.

 

Une tranche importante d’électeurs continue donc d’identifier le CHP à l’Etat autoritaire, alors que ce parti n’est pas parvenu à former un seul gouvernement majoritaire depuis 1950. Nationaliste et connu par ses réflexes protecteurs destinés à préserver l’ordre séculier, le CHP est décidé à marquer définitivement sa distance avec l’armée et à épouser les normes universelles de la démocratie et de la social-démocratie.

 

Un changement radical a eu lieu en 2010 au sein de ce parti. M. Baykal, ancien président, a dû démissionner et le parti a élu son successeur, M. Kilicdaroglu. Le nouveau président et sa nouvelle équipe incitent le parti à se mouvoir vers des positions loin d’un nationalisme étroit et compatibles avec les normes social-démocratiques.

 

Le CHP a été, en vérité, pendant très longtemps éloigné des couches populaires et de leurs préoccupations quotidiennes, alors que les partis conservateurs de droite pouvaient garder le contact avec elles, surtout grâce à leur style populiste et l’utilisation politique de l’Islam. Pendant cette dernière campagne, M. Kilicdaroglu a organisé des réunions politiques dans la totalité des 81 provinces turques. Il a exploré, avec son équipe, les banlieues des villes et les régions les moins développées, qui avaient été jusqu’alors ignorées par le CHP. S’adressant aux catégories populaires les plus démunies, il leur a promis des conditions de vie meilleures par le biais d’un programme social, comportant entre autres une assurance familiale. Les recherches d’opinion réalisées immédiatement après l’élection montrent que l’électeur n’était pas insensible à ce message.

 

Le nouveau CHP a besoin de temps pour démanteler les préjugés d’une catégorie d’électeurs. Le calendrier politique lui a laissé très peu de temps pour la préparation de ce scrutin.  Etant donné la nette victoire remportée par l’AKP et vu le score du parti d’opposition qui reste au-dessous des attentes, les observateurs présentent le résultat de ce dernier comme une défaite. Pourtant, le CHP devrait être crédité d’un succès certes limité, mais d’un succès tout de même, puisqu’il a accru ses voix de 5% et gagné 23 sièges de plus qu’en 2007.

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