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Crise actuelle au parlement turc et la position du CHP – Shayn McCallum

Né en Australie en 1972, habitant d’Istanbul depuis 2000, je suis professeur d’anglais à l’Université de Bogazici et en même temps doctorant (PHD) en sciences politiques pour Monash University (Melbourne, Australie). Ma thèse traite du mouvement socialiste/social-démocrate en Europe. Tout d’abord adhérent des Partis Travaillistes Australien et Irlandais depuis longtemps, je suis plus récemment membre du Parti Socialiste Français.  Internationaliste convaincu, je m’intéresse toujours à la politique de la gauche progressiste et humaniste où que je sois.

 

 

LA CRISE ACTUELLE AU PARLEMENT TURC ET LA POSITION DU CHP

La crise politique qui a suivi l’élection du 12 Juin, continue à s’approfondir sans signe immédiat d’une résolution satisfaisante.   La crise s’est présentée après la candidature de plusieurs élus, principalement membres du parti pro-kurde (et affilié au PSE) le BDP (Parti de la Paix et de la Démocratie), et deux adhérents du CHP (le Parti Républicain du Peuple), tous élus en qualité de candidats indépendants pour surmonter les barrières posées par le barrage électoral de 10%. Ces élus ont été accusés de participer dans les complots ultranationalistes du groupe ténébreux “Ergenekon”.

La protestation du CHP consiste dans le refus de prêter serment au nouveau parlement, ce qui implique, par extension, un refus des élus du CHP de prendre leurs sièges au parlement.  En effet, cette situation a résulté dans un parlement dominé par le gouvernement qui continue à fonctionner sans opposition effective et qui semble tout-à-fait satisfait de cette situation.  La position du CHP est, sans doute, assez faible bien que sa protestation soit justifiée car l’exclusion de la candidature de ces élus, si elle était valide, aurait dû être effectuée avant les élections.  En effet, les décisions de la commission électorale, qui avait déjà approuvé la candidature de chaque candidat avant l’élection, ont été déclarées invalides après le fait accompli de l’élection.  La voix du peuple a été effectivement ignorée et à la place des candidats élus dans les faits, ils ont été remplacés par les candidats alternatifs de l’AKP sans être soumis à aucun processus de réélection.

Il faut ajouter quant aux élus exclus du parlement, que, bien qu’ils soient accusés de crimes variés, la plupart de ces “crimes” dérivent des particularités du système pénal turc qui reconnaît comme “crimes” plusieurs actes de discours ou d’expression libres qui ne seraient jamais acceptés comme actes criminels dans le contexte européen.  Dans le cas de Mustafa Balbay et Mehmet Haberal, membres du CHP accusés d’”ergenekonisme”, les accusations portées sur eux n’ont jamais été prouvées. Il y a un argument assez largement accepté parmi les groupes opposés au gouvernement selon lequel les accusations d’”ergenekonisme” sont plus des assauts tactiques, juste des moyens employés par l’AKP pour la neutralisation de leurs “ennemis” politiques.  L’exclusion des élus indépendants (qui sont, pour la plupart, membres du BDP) est plutôt basée sur des discours qu’ils avaient faits relativement à la situation kurde.  A cette conjoncture, l’exclusion des voix kurdes du parlement rapporte la menace d’une nouvelle période de terreur et le fantôme d’une guerre civile renouvelée, car ce processus a renforcé la perception des Kurdes selon laquelle le système politique actuel est incapable d’accommoder leurs demandes et aspirations.  La frustration qui monte évidemment parmi les kurdes représente un danger clair pour la paix et stabilité du pays.  Le fait que le gouvernement ne fasse rien pour apaiser les Kurdes ou même à réfléchir aux conséquences d’avoir annulé la voix d’une grande minorité de citoyens est vraiment inquiétant et pose la question des vraies intentions de l’AKP vis-à-vis des citoyens kurdes.

Pendant cette crise, la réaction de l’AKP a été celle d’adopter, d’une façon consistante, une position apparemment désintéressée et en plus un peu méprisante envers les partis de l’opposition, particulièrement le CHP.   Monsieur Erdoğan se moque des autres partis sans hésitation et il est évident que la situation dans laquelle il se trouve lui plaît et marche à son avantage.  Dans une de ses premières déclarations sur la situation, le premier-ministre avait dit “soit ils viennent, soit ils ne viennent pas, le parlement fonctionne comme du miel” (İster gelsinler ister gelmesinler, meclis bal gibi çalışıyor).  L’AKP se conduit comme un parti sans rival au sommet de son pouvoir et tout-à-fait sans besoin de soutien d’autre parti.  Bien qu’ils leur manquent le nombre nécessaire de députés pour effectuer les changements de la constitution qu’ils voudraient faire, ils sentent évidemment qu’ils ont le pouvoir dont ils ont besoin pour continuer à appliquer leur programme sans l’intervention d’une opposition. Et il semble qu’ils croient que ça leur permet le luxe d’une certaine arrogance vis-à-vis des autres partis et des voix des citoyens qui ont voté pour eux.

La situation actuelle au parlement turc est évidemment une source d’inquiétude pour tous ceux qui se préoccupent de la démocratie.   Malheureusement, les protestations du CHP, bien qu’elles soient justifiées, ont démontré quelques faiblesses stratégiques du parti.  Il est clair que le CHP n’a jamais eu de “plan B” pour se confronter à une situation comme celle actuelle bien qu’on puisse argumenter qu’il soit difficile de la prévoir. La sélection de deux candidats accusés d’être “ergenekonistes” était un acte de méfiance du jeu politique de l’AKP mais on pourrait argumenter qu’il fallait être mieux préparé face à la contre-attaque, qu’on aurait dû devinée.  Il semble que le CHP s’est conduit d’une façon naïve et qu’ils ont sérieusement mal jugé leur opposant et son caractère impitoyable et opportuniste.  Le CHP se trouve maintenant dans un piège duquel il est presque impossible de s’échapper sans dommage pour la dignité du parti.   Si le parti se décide d’abandonner ses protestations et prêter serment au parlement, il sera humilié et l’AKP, sans doute, présentera la situation comme une victoire, ayant “vaincu” le récidivisme d’une opposition impuissante et inefficace mais qui a été bien punie. Et, comme acte de “noblesse oblige” le CHP sera, comme des enfants méchants isolés après avoir piqué une crise de colère infantile, permis de rejoindre l’assemblée des “adultes”.   De l’autre côté, si le CHP continue à refuser de prêter serment, ils sembleront de plus en plus marginalisés et inefficaces.  La question est, à ce moment, si le parti peut agir d’une façon qui minimise le dommage déjà fait et qui peut réorienter le discours pour que l’AKP se trouve dans le besoin de se justifier et adopter une position plus défensive vis-à-vis de son arrogance vers la démocratie et du dédain aux voix d’une grande partie des citoyens, particulièrement les citoyens kurdes.

Pour l’intérêt de la démocratie, il est essentiel que le CHP adopte une position de solidarité avec les candidats indépendants et qu’il les soutienne pendant ce processus.  Dans le passé, il y a eu des attitudes assez rigides parmi une grande partie des militants et des leaders du CHP contre les Kurdes et, l’aile nationaliste du parti n’a pas nécessairement abandonné ces attitudes.  Avant l’élection, le CHP était en train de se réformer dans une direction plus proche de la trajectoire normale d’un parti socialiste/social-démocrate selon la tradition de l’Europe occidentale. Une position plus constructive sur la question des citoyens kurdes était incluse dans cette réforme.   On espère que ce processus va continuer et qu’il va s’approfondir jusqu’aux racines du parti.  Ce qui est en jeu est enfin la paix et la stabilité du pays.   Dans les jours qui viennent, les positions prises par le CHP seront déterminantes pour le futur de la démocratie turque et, sans doute, le parti lui-même.  Le CHP doit bien comprendre les leçons de cette situation pour qu’il n’en rencontre jamais de similaire.  L’AKP est un opposant fort qui a gagné une certaine hégémonie dans la société turque, ce serait une erreur grave de mal estimer la puissance et le savoir-faire de cette force politique.  La crise actuelle doit être évaluée comme une espèce d’avertissement, dont le message est clair; pour gagner la lutte contre l’hégémonie de l’AKP, il faut mieux tirer les leçons de stratégie politique.

Shayn McCallum

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