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Incarcération d’un journaliste turc …

Un article paru dans Marianne2 de Martine Gozlan, journaliste à Marianne où elle travaille sur les questions et les pays d’Islam.

Elle rappelle la tragique histoire de Dogan Yurdakul. Journaliste incarcéré depuis 6 mois selon le motif  ‘brumeux’ de participer à un complot ultranationaliste ‘Ergenekon’.

L’auteure rappelle enfin la triste place de la Turquie dans le monde en termes de liberté d’expression: « Selon Reporter sans frontières, la Turquie occupe le 138ème rang sur 178 au hit-parade des pays qui respectent la liberté d’expression ».

 

Turquie. La démocratie selon Erdogan, c’est surtout pour les autres !

C’est à la veille d’une semaine extrêmement chargée pour le premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, que j’ai rencontré à Paris une jeune franco-turque au joli visage mélancolique. Quel frappant contraste entre la tristesse de Reyhan Yurdakul et l’euphorie des communiqués qui annonçaient le déplacement triomphal d’Erdogan au Caire, à Tunis et en Libye du 12 au 15 septembre ! D’un côté le grand show de l’homme qui se présente comme le champion de la démocratie en terre musulmane. De l’autre, l’accablement d’une fille dont le père, âgé de 65 ans, Dogan Yurdakul, journaliste et écrivain, coordonnateur et éditeur du site OdaTV, est incarcéré sans motif depuis six mois.
A Sinivri, l’une des plus grandes prisons de Turquie, à 60 kilomètres d’Istanbul, cet homme partage la cellule de deux autres journalistes plus jeunes et très célèbres : Ahmet Sik et Nedim Sener. Tous les trois partagent également avec plus d’une soixantaine de leurs collègues, hommes et femmes, le triste privilège de l’embastillement pour appartenance présumée à un complot militaire. Le fameux « Ergenekon », fourre-tout dans lequel on jette tous ceux dont la liberté d’esprit a déplu à Erdogan.
Selon les critères que le premier ministre turc entend promouvoir dans les nouvelles sociétés issues des printemps tunisiens, égyptiens et libyens, Dogan Yurdakul aurait pourtant tout pour lui. Naguère, ce militant de la liberté s’est tant battu pour la démocratie que les militaires l’ont incarcéré pendant deux ans après le coup d’Etat de 1971. Les cellules, la torture, il connaît déjà. En 1980, il doit fuir son pays pour échapper à d’énormes condamnations à la suite du nouveau coup d’état de l’armée. Il y reviendra, après des années françaises- c’est un amoureux de notre langue auquel il vient de consacrer un dictionnaire franco-turc du fond de sa prison- pour participer à l’édification d’une Turquie vraiment démocratique.
Et pourtant, cet homme que les généraux pourchassèrent est aujourd’hui accusé d’être leur complice ! Invraisemblable.
Mais la justice d’Erdogan se fiche des invraisemblances. Il s’agit seulement de réduire au silence des journalistes d’opposition. Et pour ce faire, rien de mieux que les vieilles méthodes que la propagande de l’habile nouveau sultan dénonce pourtant avec vigueur sous d’autres cieux. Ainsi, les questions posées à Dogan Yurdakul avaient été préparées par la police, sans la moindre investigation préalable. Le journaliste raconte dans ses messages qui ont été diffusés hors des murs de la prison : « Le simple fait de parler dans mes articles des critiques d’un professeur de droit sur l’allongement des délais de garde à vue a été considéré comme un délit… »
Et encore : « On a mis ensemble les titres de mes articles » Pourquoi ? Selon une technique étrange qui a permis, en cherchant par exemple le mot « guerre » ,de forger une accusation d’incitation à la guerre civile. Tout est bon pour qu’une épée de Damoclès soit suspendue en permanence au dessus des prisonniers. Impossible de savoir quand auront lieu les procès. Impossible de connaître l’acte d’accusation. Impossible de voir ses proches plus d’une fois par mois. L’épouse de Dogan Yurdakul, atteinte d’un cancer, ne peut même pas voir son mari. Epuisée, elle a du subir lors d’une précédente visite, des heures d’attente.
La jeune Reyhan aussi. 4 heures exactement . 4 heures de fouille au terme desquelles elle n’avait plus que 5 minutes pour embrasser son père.
Tel est le sort de nos confrères, de tous âges, qui ont tenté ces dernières années, et tout spécialement depuis un an, de continuer à porter le fer dans la plaie de la corruption et des affaires. Sur la toile de fond d’un univers médiatique turc entièrement repris en mains par les proches du régime, OdaTV, le site dont on pourchasse les reporters et les éditeurs, fait figure d’ultime bastion de la liberté d’expression, de refuge pour les journalistes virés de tous les journaux et de toutes les chaines de télé. Ce qui lui a valu des récompenses internationales. Soner Yalcin, son directeur, avait été arrêté quinze jours avant Dogan Yurdakul.
Selon Reporter sans frontières, la Turquie occupe le 138ème rang sur 178 au hit-parade des pays qui respectent la liberté d’expression. Au lendemain des rafles de journalistes du printemps 2011, de nombreuses protestations ont fleuri, tant du côté de la Cour européenne des droits de l’homme que de Washington. Mais tout ceci a fait long feu. Un écran de fumée brillante dissimule désormais la réalité de la Turquie. Seul compte le chiffre de la croissance. Enivré par son rêve de leadership islamique, Recep Erdogan alterne les déclarations dangereusement belliqueuses – menace de faire escorter par la marine de guerre turque des bateaux d’aide humanitaire vers Gaza- et les « conseils » aux nouvelles démocraties arabes. Un peu empêtré, pourtant, dans ses contradictions alors que l’ami iranien Ahmadinejad prête main forte à l’ex-ami syrien Assad pour tirer sur les insurgés syriens…
Mais, à la veille de ce nouveau périple du « Padishah », comme on le surnomme à Istanbul, sur la toile de fond de la grande histoire, c’est la petite histoire, la tragédie personnelle de Reyhan, fille d’un homme incarcéré, comme tant d’autres, parce qu’il est resté lui-même, qui me saisit.
Miroir d’une cruelle vérité dont Recep Erdogan annonçait lui-même la couleur dès 2008. Dans une conférence de presse, à un journaliste qui l’interrogeait un peu sérieusement sur l’aggravation de la pollution, il lançait avec une familiarité méprisante : « Ou tu arrêtes d’écrire des mensonges, ou tu fermes ton journal ! »

 

Samedi 10 Septembre 2011
Martine Gozlan

2 commentaires

  1. par Jean Michel Foucault - 9 octobre 2011 à 17 h 15 min

    Nous verrons si Ergenekon est le « outreau » turc,ou si les preuves du complot présumé, accumulées par les enquêteurs se confirmeront au cours de l’enquête. Les journalistes qui ont été arrêtés, dans le cadre de cette affaire ou d’autres affaires, ne le sont pas, il me semble, pour délit d’opinion mais pour des faits soit liés aux affaires en question soit à d’autres affaires. Ne mélangeons pas tout. Celà me rappele une autre époque où le grand cinéaste Yilmaz Güney, avait, grace aux médias français réussi à faire croire qu’il était un réfugié politique alors qu’il s’était échappé de prison où il était un prisonier de droit commun, condamné pour le crime d’un procureur au cours d’une rixe n’ayant rien de politique… Madame Gozlan devrait être plus prudente dans ses propos, plus pointue dans sa recherche d’informations, ne pas embrayer le pas de l’opposition laïque sans réfléchir, et éviter de mélanger des sujets qui n’ont rien à voir entre eux comme la tension actuelle entre les gouvernements turc et israelien.
    Dommage que les socialistes français de Turquie, en publiant brutalement cet article se laissent aller sans faire la part des choses, à participer à ces campagnes de désinformation qui ne datent pas d’hier . On peut penser ce que l’on veut d’Erdogan, être ou ne pas être d’accord avec sa politique, mais on ne peut nier que c’est sous ses mandats que se sont faites en Turquie – même s’il reste beaucoup à faire – les plus grandes avancées démocratiques depuis la disparition de Kemal Atatürk.

  2. par istanbul - 2 novembre 2011 à 21 h 09 min

    Votre très intéressant commentaire vient tout juste d’être validé, veuillez excuser ce retard et notre manque de connaissance technique dans cette nouvelle forme de blog.

    Un des objectifs de notre blog est la dynamique de débat et nous vous remercions d’apporter votre contribution et ainsi votre lumière sur ces questions délicates soulevées par l’auteure de l’article.

    Nous vous invitons, afin de nous « débrutaliser » à rédiger un article plus « pointu » sur les arrestations de journalistes (votre exemple du cinéaste serait-il une justification de ces dernières?), ou bien sur « Ergenekon », ou encore sur les « grandes avancées démocratiques » dont vous parlez sous les mandats d’Erdogan (dans le domaine de la justice turque par exemple ?).
    istanbul@ffe-ps.org

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