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Les Fethullahci : origines et objectifs

Avocat au Barreau d’Istanbul depuis 2011, il est diplômé de l’Université Robert Schuman de Strasbourg et de l’Ecole de Management de Strasbourg. Militant des droits de l’homme, adhérent au PS de la section d’Istanbul, il est engagé dans l’action politique depuis son plus jeune âge.

 

 

 

Les Fethullahci : origines et objectifs

 

Par Ahmet KIRAZ, avocat au Barreau d’Istanbul

12 Avril 2012

 

Les origines du mouvement

De nos jours nombre de gens connaissent le projet de « ceinture verte » que les Etats-Unis avaient organisé pour contrer l’ex URSS. C’est ainsi que les moudjahidines afghans, les talibans pakistanais, les mollahs iraniens ont été formés et soutenu par la CIA. Le seul maillon manquant à l’époque était la Turquie.

En effet la CIA était inquiète de l’importance de la Gauche, non seulement dans la rue, mais elle investissait également le parlement, voire même l’armée (tentative de putsch échoué en 1971). C’est dans ce même contexte que les généraux qui ont organisé le coup d’état dix ans plus tard, en septembre 1980, ont bénéficié de l’appui des Etats-Unis.

Une fois aux commandes, les généraux ont favorisé largement l’idéologie de « La synthèse de l’islamisme turque », à savoir une ré-islamisation massive du pays. Des cours d’enseignement religieux ont été introduits dans l’enseignement public obligatoire dès l’école primaire, des campagnes pour la construction de mosquées ont été lancées et des cours de Coran ouverts partout. C’est à cette époque également qu’ont été ouverts les lycées d’enseignement religieux (« Imam Hatip Liseleri »). Le budget consacré à la promotion religieuse (Diyanet) a été démultiplié et des dizaines de milliers d’imams recrutés et payés par l’Etat. Finalement  la Turquie « laïque » compte aujourd’hui 85.000 mosquées ouvertes soit une pour 350 personnes, le record mondial,  et 90.000 imams payés par l’Etat.

Mais cela ne suffisait pas pour mettre sur pied un mouvement islamiste soudé. En effet, le régime kemaliste, dans sa volonté d’occidentaliser le pays, avait décimé les confréries et sectes qui avaient pu exister.

Le seul mouvement existant et puissant était la confrérie des « Nurcu », du nom de Said Nursi,  homme religieux important d’origine kurde, né en 1878, qui a joué un rôle influent tant sur le plan religieux, politique que sur le plan militaire, sur le front russe avec  un grade de Colonel.

Accusé de vouloir renverser la République il fut arrêté, déporté, emprisonné et persécuté jusqu’à sa mort en 1960. Sa dépouille fut éliminée par les putschistes[1]. Car  le mouvement était dominé par les disciples également kurdes du fondateur. De surcroit les kurdes étaient « Chaféites » alors que les turcs sont « Hanéfites ».

C’est dans ce contexte que les militaires ont alors  commencé à financer et faire monter en puissance un imam sans importance, mais d’origine turque, et bon orateur du nom de Fethullah Gülen qui fréquentait lui-même les Nurcu.  Il avait participé en 1963 à Erzurum, sa ville natale, à la fondation de « l’Association de la Lutte Contre le Communisme ».

C’est à partir de cette période que le mouvement « Nurcu » fut petit à petit mis au pas par les militaires alors que le mouvement « Fethullaci », encouragé, progressait rapidement avec une interprétation « conforme au hanéfisme » de la pensée de « Saidi Nursi ».

 Au point qu’aujourd’hui les adeptes historiques du mouvement Nurcu ne  seraient plus que quelques centaines de milliers alors que ceux du mouvement « Fethullaci » près de 6 millions à travers le monde.

Le but avait été double : réinventer un islam sunnite hanéfite à la turque, et le propager dans le monde turc, y compris l’Asie centrale, alors sous domination soviétique. Ici réside l’explication du soutien de la CIA, encore et toujours, au mouvement dont le chef vit sous protection aux Etats Unis (en Pennsylvanie) depuis 1999.

 

Son fonctionnement et son but

Pour résumer, on pourrait  dire que le mouvement Fethullaci c’est le kémalisme à la « sauce droite conservateur ». En effet, ce mouvement est profondément islamiste, conservateur et surtout nationaliste. Il a pour but l’expansion de l’islamisme turc et de la « nation turque ». Il ne remet nullement en cause les structures de l’Etat turc qui est un Etat profondément unitaire et totalitaire. Comme le kémalisme, il refuse de reconnaitre les alevis avec leurs spécificités et les considère comme des hérétiques et les déteste car ils sont un obstacle de taille à son projet[2].

Il refuse également de reconnaitre la spécificité des kurdes sunnites qui sont shaféites et il a pour objectif de leur inculquer le hanéfisme. En cela il poursuit le projet assimilationniste kémaliste des plus fanatiques.

Le fonctionnement interne du mouvement est de type sectaire. L’endoctrinement et le lavage de cerveau est pratiqué systématiquement sous prétexte de séances de prière, dans les « Maisons de la lumière » («  Isik evleri ») où logent leurs élèves et étudiants.

Ils soignent leur image, s’habillent de façon moderne, fréquentent la bonne société et expliquent que le mouvement est totalement désintéressé et qu’ils n’agissent qu’en tant que bienfaiteurs. Et ceci, au travers des écoles et lycées privées qu’ils financent à travers le monde entier, mais surtout en Turquie. Ils affirment n’avoir qu’un seul but : donner aux élèves de leurs écoles un bon enseignement.

Ils agissent de manière organisée et systématique. Par exemple, parmi les membres de leur cellule à Strasbourg certains sont adhérents chez Les Verts, certains au Modem d’autres sont au PS et à l’UMP. A chaque fois leur but est de faire le même lobbying.

Les « Gülenci » ne prônent pas la révolution mais la « prise de la forteresse par l’intérieur ». Le mouvement poursuit la tactique de l’Ayatollah Khomeiny qui avait convaincu les services secrets occidentaux qu’il était leur allié contre le communisme.

C’est ainsi qu’en Turquie, dès le début  des années 1990, les adeptes de Fethullah Gülen ont commencé à infiltrer massivement la Police et la justice qu’ils dominent aujourd’hui.

A la fin des années 90 ils avaient déjà infiltré tous les ministères et administrations de façon systématique. Cette infiltration est allée tellement loin que cela a dérangé leurs propres protecteurs à l’intérieur de l’armée qui ont mis la pression sur M. Gülen lui-même, ce qui a provoqué sa fuite aux Etats-Unis en 1999.

Au fil du temps le mouvement est devenu un empire économique puissant qui a une assise importante dans les médias avec de nombreux titres dont le plus emblématique est Zaman. Le financement du mouvement reste difficile à cerner comme celui de toutes les organisations semi-clandestines qu’il contrôle à travers le monde.

Dès 2002 le mouvement s’est allié et a soutenu ouvertement l’AKP de Erdogan. En contre partie il a obtenu de nombreux postes clés à tous les échelons de l’appareil d’Etat mais surtout dans la police et la justice. Il contrôle donc la police et les tribunaux spéciaux. La quasi-totalité des procureurs spéciaux font partie du mouvement. C’est eux qui font régner la terreur par les grands procès à la soviétique, avec des centaines de mise en détention provisoire, des enquêtes qui ne finissent pas, des infiltrations dans la presse, des écoutes téléphoniques illégales de conversations privées, des réquisitoires fleuves et des procès qui ressemblent à des comédies.

C’est ainsi que le Président de la Cour Constitutionnelle, Monsieur Hasim KILIC,  pourtant un proche de l’AKP mais nommé par l’ancien Premier Ministre et Président Turgut ÖZAL, a déclaré le 03 avril 2012 « Nous ne laisserons pas la politique prendre en otage la justice de la même façon que nous, nous sommes opposés à la volonté de la justice de prendre en otage l’espace politique… La condition si-ne-qua-non de l’impartialité du juge c’est qu’il n’agit pas sous la pression idéologique ou sous l’effet de sentiments d’amitiés ou d’animosités »[3]. Ces deux phrases résument bien l’ambiance qui règne.

C’est lorsqu’ils ont pris pour cible Hakan Fidan, directeur général de MIT (Services secrets) et le plus proche des collaborateurs du Premier Ministre Recep Tayip Erdogan, que ce dernier à décidé de hausser la voix alors que la parodie de justice en question dure depuis 2007.

Petit à petit ils sont devenus la principale composante de l’AKP parmi d’autres sectes et confréries tels que les Naksibendi, Ilimci, Nurcu, Suleymanci etc. et plus ils sont puissants, moins ils hésitent à afficher leur véritable ambition : la main mise sur l’Etat.

En fait, ils répandent en sous main l’idée qu’Erdogan aurait un agenda caché, ce qui est tout à fait possible, alors qu’eux ne cachent désormais nullement leur agenda.

Jusqu’en 2007 le mouvement prenait soin d’être en bons termes avec le PKK. Cependant, et surtout depuis le référendum du 12 septembre 2010, c’est encore eux qui ont fait monter les enchères et obtenu l’abandon par Erdogan de sa politique d’ouverture en direction des Kurdes.

Ils ont exigé et obtenu « carte blanche » en prétendant que les forces spéciales de la police qu’ils ont formées vont en finir une fois pour toute avec le PKK. Ils sont également  à l’origine des vagues d’arrestations arbitraires, pour mettre en difficulté et décrédibiliser Erdogan afin de le remplacer pour l’un d’entre eux. En effet, Erdogan est un ancien de Milli Görüs, un des mouvements rivaux historiques.

Toutes ces informations sont connues, mais personne ne prend le risque de les évoquer en public de peur d’être pris pour cible par la « Cemaat »  (la communauté) et de risquer la prison comme les journalistes Ahmet Sik et Nedim Sener.

D’autres encore se taisent, car peu importe que le nationalisme soit de droite ou de gauche, ou qu’il soit laïque ou islamiste, pourvu qu’il les débarrasse des problèmes kurde et alévi qui sont considérés comme les deux dernières épines (les autres étaient les Grecs et les Arméniens) dans le pied du « panturquisme ».

 

 


[1] Voir Wikipedia, « Said Nursî »

[2] Voir la vidéo de son discours sur www.youtube.com

[3] www.yenisafak.com.tr, Edition du 3 avril 2012

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