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Une étudiante franco-turque jugée pour terrorisme en Turquie

25 septembre 2012

Une étudiante franco-turque jugée pour terrorisme en Turquie

 

 

Sevil Sevimli, en juillet. Arrêtée et détenue en Turquie en mai, elle est aujourd'hui libre, sous contrôle judiciaire, avec interdiction de quitter la ville d'Eskisehir, entre Istanbul et Ankara.

 

 

Sevil Sevimli devrait être sur le point de préparer sa rentrée universitaire, à la faculté d’information et de communication de Lyon-II. Au lieu de cela, cette étudiante de 20 ans apparaîtra devant la justice turque à Bursa, mercredi 26 septembre, et devra répondre d’accusations de « liens avec une organisation terroriste« . Elle encourt 32 ans de prison. La jeune lyonnaise, née en France de parents originaires de Turquie, avait été arrêtée en mars, à Eskisehir (nord-ouest de la Turquie) où elle accomplissait une année d’études dans le cadre du programme européen d’échange Erasmus. Depuis elle vit un cauchemar.

Tout a commencé le 10 mai, à l’aube, quand la police antiterroriste turque a débarqué dans l’appartement que Sevil partageait avec une autre étudiante. « Ils m’ont mis un papier et une caméra sous le nez et m’ont dit que j’étais accusée de terrorisme. Ils ont fouillé partout. Ils ont rassemblé mes livres au milieu de ma chambre en disant que c’était la preuve de mon appartenance à une organisation terroriste, raconte cette jeune femme au front barré par d’épais cheveux noirs, encore effrayée, dans un café d’Eskisehir. Ensuite tout est allé très vite et je me suis retrouvée en prison. »

Avec cinq autres étudiantes, Sevil est accusée de liens avec une organisation d’extrême gauche, clandestine et violente, le DHKP-C (Parti-Front révolutionnaire de libération populaire). Pour l’avocat de la Française, ce que la police considère comme des « preuves » ne relève que d’actes parfaitement légaux : avant son arrestation, Sevil participait au grand défilé des syndicats pour le 1er Mai, à Istanbul. Un peu plus tôt, elle avait assisté à la projection d’un film documentaire consacré à l’activiste Güler Zere, condamnée en 1994 et décédée en 2009 d’un cancer découvert en prison.

LIBÉRÉE, MAIS SOUS CONTÔLE JUDICIAIRE

Dans l’attente de ce procès, Sevil a dévoré les livres. « Je n’ai jamais autant lu de ma vie. » Sa mère et son jeune frère lui tiennent compagnie depuis de longues semaines. Le 6 août, après trois mois de détention, elle a été libérée de prison, « une surprise », dit-elle, mais depuis, elle demeure sous contrôle judiciaire, sans pouvoir quitter la ville d’Eskisehir, entre Istanbul et Ankara.

Mercredi, à l’ouverture du procès, elle compte bien obtenir le droit de rentrer chez elle. « Il n’y a strictement rien dans mon dossier, assure-t-elle. J’espère que l’interdiction de sortie sera levée, car mes cours à la faculté vont bientôt reprendre. » En France, une pétition pour sa libération a rassemblé plus de 120 000 signatures et a été envoyée au ministre des affaires étrangères, Laurent Fabius.

Sevil Sevimli veut croire que son calvaire judiciaire prendra rapidement fin. « C’est totalement absurde », lâche-t-elle, sous le regard inquiet de sa mère. Sevil avait milité pour l’éducation gratuite en Turquie et soutenu deux étudiants emprisonnés pour avoir réclamé ce droit au cours d’un meeting du parti au pouvoir, l’AKP. Et en avril, elle se trouvait à Istanbul, avec plus de 300 000 spectateurs, au concert, légal lui aussi, du groupe Yorum, dont les membres chantent la révolution sous un portrait de Che Guevara.

UNE RÉPRESSION JUDICIARE ACCRUE

Deux des musiciennes du groupe ont été arrêtées le 14 septembre et ont fait état d’actes de « torture » de la part de la police. « En France, j’étais adhérente à l’UNEF (Union nationale des étudiants de France). J’ai toujours eu des idées socialistes. J’ai réclamé mes droits, rien de plus. C’est tout ce qu’on me reproche », estime Sevil, qui rêve de devenir journaliste.

Quelques livres saisis garnissent également son dossier : comme le Manifeste du parti communiste de Karl Marx et Friedrich Engels, que l’étudiante avait dans sa bibliothèque et qui a été retenu comme élément à charge. Ce dernier figure toujours sur la liste des ouvrages bannis, établie après le coup d’Etat militaire de 1980.

Le cas de Sevil, elle en convient la première, est relativement banal en Turquie, où le pouvoir a accru la répression judiciaire à l’encontre de journalistes, de militants, d’avocats, sous le prétexte de la lutte antiterroriste. Plus de 700 étudiants et lycéens, souvent proches de la gauche kurde ou alévie, ont été arrêtés et détenus en 2012. Mais c’est la première fois qu’une étudiante binationale venue d’Europe est concernée.

Le père de Sevil, exilé en France depuis vingt-cinq ans, avait bien tenté de la mettre en garde. « Il aurait préféré que j’aille étudier en Angleterre. Mais je voulais venir découvrir la Turquie, raconte la jeune femme. C’est ici que je me suis rendu compte de mon lien avec la France : mon pays, ma vie. Ici, c’est le pays de mes parents, mais je n’y étais venu que deux fois et n’en connaissais que leur village, dans l’Est. » Elle en connaît désormais aussi les prisons.

Guillaume Perrier (Eskisehir, Turquie, envoyé spécial)

Article paru dans l’édition du Monde (papier) datée du 26 septembre.

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