Soutenez le PS

Adhérez au PS

Après les Législatives de juin 2015 en Turquie (par notre camarade Aydin Cingi)

ÉLECTIONS LÉGISLATIVES EN TURQUIE : COUP D’ARRÊT À L’AUTOCRATIE
par Aydin Cingi, politologue turc
NOTE n° 278 – Fondation Jean-Jaurès – 8 juillet 2015
www.jean-jaures.org

Obtenant le 7 juin 2015 41 % des voix et 258 sièges, le Parti de la justice et du développement (AKP) a perdu la majorité au Parlement. Il reste cependant de loin le premier parti. M. Erdogan, ancien chef de l’AKP et actuel président de
la République, avait demandé aux électeurs de voter pour AKP et de se rallier ainsi à son projet de système présidentiel. Il avait ainsi implicitement transformé un scrutin législatif en une sorte de référendum. La chute de 11 points par rapport au pourcentage qu’il avait obtenu dix mois auparavant, lors de son élection à la présidence, constitue de ce fait un échec personnel pour lui. Ce revers l’oblige à renoncer, pour le moment, à ses ambitions d’homme fort au sein d’un système présidentiel.
Le Parti républicain du peuple (CHP), d’orientation social-démocrate, principal parti d’opposition, gagne 132 sièges avec 25 % des votes, restant légèrement au-dessous de ses espoirs; tandis que le Parti du mouvement nationaliste (MHP) est monté, avec 16 %, nettement au-dessus de son niveau de 2011.
La véritable surprise de cette élection a été la percée spectaculaire du Parti de la démocratie des peuples (HDP) qui a dépassé la barre des 10 %, condition d’accès au parlement. Avec 13 % des voix, ce parti sera désormais représenté au parlement par 80 élus sur 550. C’est certainement un acquis démocratique, car la présence au parlement d’un parti de mouvance prokurde pourrait favoriser une solution pacifique du problème kurde. Autrefois porteur de l’unique dimension identitaire, le HDP s’est mué en parti du système depuis qu’il est dirigé par M. Demirtas, un jeune avocat charismatique.
Lors de la campagne électorale, M. Erdogan a fait figure de principal acteur politique au même titre, sinon plus, que les partis politiques, alors que la constitution impose au président de la République une neutralité absolue. Exhortant les électeurs à voter massivement pour l’AKP, il est même allé jusqu’à attaquer violemment l’opposition. M. Erdogan et l’AKP ont mené une campagne électorale tout à fait injuste et déloyale vis-à-vis des partis de l’opposition. Dans ce cadre, l’AKP a puisé dans les fonds de l’État, le président et le Premier ministre procédant souvent à l’inauguration officielle d’une installation quelconque, précisément dans la province où ils devaient organiser une réunion électorale. Les fonctionnaires et les commis d’État ont été virtuellement forcés à collaborer avec le président et le parti du pouvoir, qui, en outre, ont abusé de leur autorité auprès des médias. Certaines personnalités et d’éminents journalistes appartenant à l’opposition ont été publiquement offensés et même menacés par M. Erdogan en personne.
Les procédés indécents voire même illicites des tenants du pouvoir n’ont pas manqué de susciter des soucis d’ordre éthique parmi les démocrates de Turquie. Ainsi, les sondages d’opinion ultérieurement effectués par IPSOS montrent que 60 à 90 % des électeurs des partis d’opposition et, de la même manière, 40 % des électeurs du parti du pouvoir, considèrent que le comportement du président de la République était incompatible avec les stipulations constitutionnelles.
Il semble donc que M. Erdogan a été puni pour ses excès par une bonne partie de ses adeptes. Selon les analyses, une partie importante des électeurs de l’AKP a voté pour le MHP et environ 3 % des voix du HDP proviennent de la défection d’anciens votants d’origine kurde du parti du pouvoir. Un phénomène particulièrement intéressant est ce que les observateurs appellent le « vote stratégique » de l’électorat de gauche des grandes villes, qui vise en priorité à mettre un coup de frein à la dérive autocratique de M. Erdogan. Ces électeurs qui votent traditionnellement pour le CHP ont, cette fois, porté leur voix sur le HDP afin de lui permettre de dépasser la barre des 10 % et ainsi lui assurer du même coup l’accès au Parlement.
La composition du parlement est telle qu’aucune coalition excluant l’AKP ne paraît possible. Pourtant une future coopération des partis de l’opposition avec l’AKP est difficilement concevable à cause du climat de polarisation qui prévaut depuis quelques années. Les sondages notent qu’approximativement 80 % des électeurs préfèrent voir les protagonistes se mettre d’accord afin de former un gouvernement de coalition. Cette tendance ne semble cependant pas être du goût de M. Erdogan qui espère voir dans le cadre d’une élection renouvelée en cas d’impossibilité de doter le pays d’un gouvernement, le retour éventuel de ses ambitions personnelles à l’agenda politique. M. Erdogan, dont le rêve de sultanat ne s’est pas complètement évanoui, pourrait alors jouer la carte de la stabilité politique pour brandir son système présidentiel à la turque.
Pendant que les négociations de coalition se déroulent entre partis politiques, le Parlement, dont la majorité a basculé du côté des trois partis d’opposition, pourrait néanmoins fonctionner. Il y a effectivement urgence à abolir la clause de 10 %, à desserrer le joug de l’exécutif sur l’appareil judiciaire, à soulager les médias et la société civile des interdictions dont ils sont l’objet, à mettre fin au népotisme en cours, à expédier les ministres corrompus à la Cour suprême, à rouvrir les dossiers des cas de corruption, etc.
Le scrutin du 7 juin 2015 a opéré un rééquilibrage dans la vie politique turque, en mettant un terme à la dérive autoritariste et à l’islamisation rampante du régime. Tous ces développements positifs ne signifient toutefois pas la fin d’une période de complots, conspirations, provocations et querelles, M. Erdogan n’étant pas homme à capituler sans provoquer des remous. Notons cependant que, depuis le soir du scrutin, les citoyens turcs coulent des jours paisibles sans devoir à tout instant voir l’image de M. Erdogan sur leur écran.

AVERTISSEMENT : La mission de la Fondation Jean-Jaurès est de faire vivre le débat public et de concourir ainsi à la rénovation de la pensée socialiste. Elle publie donc les analyses et les propositions dont l’intérêt du thème, l’originalité de la problématique ou la qualité de l’argumentation contribuent à atteindre cet objectif, sans pour autant nécessairement reprendre à son compte chacune d’entre elles.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.